I
En France rien ne réussit comme l'ennui. Charmez la France, amusez-la, avec la légèreté, la grâce, la gaieté, l'esprit, avec le sourire d'une uvre qui soit le sourire de la vie contemporaine ; vous, peintre, tracez d'un crayon qui se joue, la comédie de votre temps ; dites, Chardin ou Watteau, l'idéal familier ou poétique de votre siècle, vous n'entrerez pas dans cette gloire solennelle : la considération de la postérité. Singulière patrie que la nôtre! Ingrate seulement pour les enfants de son génie! Et voilà, sans plus de phrases, pourquoi les Saint-Aubin sont si bien morts et si bien enterrés.
II
Il est de ces familles qui vivent d'une industrie tellement rapprochée de l'art, qu'un beau jour les enfants ou les petits-enfants sautent à pieds joints par dessus l'industrie paternelle, et passent à l'art. Il en fut ainsi des deux Saint-Aubin, Gabriel et Augustin, qui nourris dans l'atelier de broderie de leur père Germain de Saint-Aubin, brodeur du Roi, s'en échappèrent tout jeunes et coururent au dessin. Et des quinze enfants que le vieux père Germain avait eus de sa femme Catherine Imbert, y en eut-il encore deux d'appelés et de tentés : Louis-Michel de Saint-Aubin, qui devint un peintre sur porcelaine, et Charles-Germain de Saint-Aubin l'aîné, le dessinateur sur étoffes, qui fit les PAPILLONNERIES HUMAINES.
III
Voici une généalogie humoristique des Saint-Aubin, tirée d'un manuscrit orné de gouaches, et portant pour titre : RECEUIL (sic) DE PLANTES COPIÉES D'APRÈS NATURE, par Charles-Germain, de Saint-Aubin, Dessinateur du Roy Louis XV, 1736-1785. (Collection Destailleur.)
GÉNÉALOGIE DES SAINT-AUBIN « François-Germain de Saint-Aubin était en 1601 un pauvre petit fermier établi au village de Berneux, près Beauvais. Il eut pour femme Tiennette Blanchard. Ils eurent assez de peine à se tirer d'affaire. Ils moururent l'un et l'autre en 1630 et laissèrent un seul fils.
Louis-Germain de Saint-Aubin, aussi laboureur, épousa en 1631 Françoise Piat. Il usa comme son père beaucoup de sabots, mettait le dimanche la poule dans le pot et portait un habit de pinchinat, rapiécé au coude. Il mourut à Berneux en 1688 et laissa :
Germain de Saint-Aubin, né en 1657. Il n'eut point de goût pour la charrue, vint à Paris fort jeune, apprit la broderie, épousa en première noce en 1689 Anne Boissay, fille d'un Boissay, brodeur à Chartres, entra brodeur et concierge chez la duchesse de Lesdiguières, en 1692, perdit sa femme en 1785, se remaria en 1705 à Marthe Rivet dont il n'eut point d'enfants. Ils sont morts en 1734. Il eut trop de conscience et de lenteur pour laisser beaucoup de fortune. Il portait toute l'année habit de drap à boutons d'or. Il laissa du premier lit trois enfants.
1° Marthe de Saint-Aubin, née en 1790, mariée à Charles Aublan, marchand éventailliste, en 1720. Ils ont mal réussi, et elle est morte en 1735 et laisse trois enfants.
2° Gabriel-Germain de Saint-Aubin, né en 1696, marié par inclination à Jeanne-Catherine Imbert de Nogent. Il mourut brodeur du Roi en 1756, sa femme est morte six mois après. Il portait habit noir de drap l'hiver et de camelot l'été, fut beaucoup plus folâtre à cinquante ans qu'à quarante, se donna beaucoup de peine, et ne laissa absolument rien à sept enfants restés de quinze ;.
3° Pierre de Saint-Aubin, né en 1700, marié en 1726 à Louise Catherine de Saulsoy, se fit marchand mercier. Avec un fond de connaissance, il vécut pour lui seul, fort retiré, fort pieux. Simple dans sa dépense, il portait dix ans le même habit. Sans ambition, il se retira du commerce en 1766 avec une minime fortune. Il eut trois enfants morts en bas âge. Il mourut le 20 novembre 1775, et par son testament laissa à ses neveux tout juste, trop juste de quoi porter son deuil, et à Catherine-Louise de Saint-Aubin, ce qui restera au décès de sa femme (morte le 15 juin 1783).
Les sept enfants de Gabriel-Germain de Saint-Aubin sont :
1° Charles-Germain de Saint-Aubin, né le 17 janvier 1721. Marié par inclination en 1751 à Françoise Trouvé, morts en couches en 1759. Il prend le titre de Dessinateur du Roi, travaille beaucoup et, trop économe, amasse quelque chose à ses enfants dont le ministère lui fait perdre la moitié. Mort le 6 mars 1786 ;
«2° Gabriel-Jacques de Saint-Aubin, né le 14 avril 1724. Suit la peinture. Plein de connaissances et d'érudition, reste en chemin de son talent, quoiqu'il dessine en tout temps et en tout lieu. Singulier, farouche et malpropre, heureusement il reste garçon. Il meurt en 1780 chez son frère aîné où on l'avait transporté quelques jours auparavant. Il laisse beaucoup d'esquisses en mauvais état ;
«3î Catherine-Louise de Saint-Aubin, née le 5 avril 1727. Sans passions et d'un excellent caractère ; elle reste fille. Pierre de Saint-Aubin la fait sa légataire universelle. Elle meurt à Fontainebleau en 1805 ;
4° Louis-Michel de Saint-Aubin, né le 20 mars 1731, marié en 1758, presque malgré lui, à Marie-Anne Leclerc. Bon mari, peu intelligent, il se borne à peindre des porcelaines à la manufacture royale de Sèvres. Il a trois enfants et meurt à Versailles le 24 décembre 1779, chez sa fille, aimable et bonne musicienne, mariée à Richard, architecte, dont elle a deux enfants ;
«5î Athanase de Saint-Aubin, né le 20 mars 1734, fait l'apprentissage de mercerie, court les magasins, puis en 1764 prend le brillant parti d'aller jouer la comédie sur les théâtres de province. Ce n'est pas un aigle. Il. meurt à Pont-Audemer le 27 mai 1783 et laisse pour 4 000 francs d'effets. Il avait une très jolie voix et chantait fort bien.
6° Augustin de Saint-Aubin, né le 3 juin 1736. Se marie par inclination en 1764 à Louise-Nicole Godeau. Suit le dessin et la gravure, a du succès, est reçu de l'Académie royale en 1775 et graveur du Roi et de sa bibliothèque en 1777. A le caractère doux, liant et fort aimable. Il a cinq enfants qui meurent en bas âge. Il est mort le 9 Novembre 1807 d'une maladie longue et pénible ;
7° Agathe de Saint-Aubin, née le 12 décembre 1739. Timide et contrefaite, elle est morte te 26 août 1764.»
Ici le mémorialiste des Saint-Aubin ajoute : «Je n'ai pas cru devoir inscrire les huit autres enfants de Gabriel-Germain de Saint-Aubin, morts en bas âge, et qui eussent sans doute fait de grandes choses».
IV
Gabriel-Jacques de Saint-Aubin était donc né à Paris, le 14 avril 1724. Il avait eu les leçons de Jeaurat, de Colin de Vermont, de Boucher. De bonne heure il avait étudié d'après nature, à l'Académie royale de peinture, avec zèle, avec goût. Puis, vers 1751, après plusieurs médailles de dessin obtenues, il avait concouru pour le grand prix de peinture. Il n'eut que le second prix. Murmurant, blessé, Gabriel avait rompu avec l'Académie. L'Académie et l'académique, en un jour il planta tout là, se secoua, fit peau neuve, perdit l'ambition, refit ses dieux, et devint soudain le Gabriel de Saint-Aubin qu'il resta toute sa vie, un artiste ayant rompu avec les routines, les pratiques, les traditions, les respects humains de l'art, cherchant le beau dans ce qu'il avait sous les yeux, dans le spectacle du Paris du XVIIIe siècle.
Ainsi il vivait, il travaillait dans son coin, fort de sa conscience, hors de la loi des coteries, hors de la sphère des engouements, comme fait tout esprit qui a la foi, le courage et le renoncement au succès présent, jaloux seulement de se satisfaire et de s'applaudir, abandonné à lui-même, ne résistant pas à son âme, indulgent à son génie, et se laissant aller à sa nature. Singulier homme! sachant tout par là-dessus, et, quoiqu'il eût gardé la naïveté de son talent, homme de science qui eût pu en remontrer aux professeurs en chacune des parties de la peinture ; à l'ombre pourtant, sans fortune, sans gloire, inconnu, s'il n'y avait eu pour le montrer au public, de loin en loin pêle-mêle avec d'autres inconnus, une pauvre académie un peu mendiante, un peu errante : j'ai nommé l'Académie de Saint-Luc.
C'était là une académie au goût de Saint-Aubin : académie irrégulière, suspecte, avec des expositions intermittentes, vivant entre la tolérance et la menace, déménageant des Augustins à l'hôtel Jabach, recueillie par M. Voyer d'Argenson à l'Arsenal dans la Cour du Grand-Maître, méprisée et pourtant haïe, tracassée et poursuivie par l'Académie royale. Mais il faut si peu pour faire un mont Aventin! Gabriel sortit donc de son tonneau, et alla à l'Académie de Saint-Luc. Là seulement, il se publie et appelle le jugement, et court, bien paresseusement, après le bruit qu'il boude. Académicien de Saint-Luc, c'est tout le lot qu'il veut. Professeur professant, l'Académie de Saint-Luc assemblée, c'est ainsi qu'il a voulu se présenter à la postérité dans le dessin à la pierre noire que possédait M. Paignon Dijonval, précieuse feuille de papier perdue, qui aurait emporté avec elle le visage du charmant peintre, si un amateur, M. de Baudicour, n'avait eu la fortune de rencontrer un autre portrait de Gabriel de Saint-Aubin gravé par l'un de nous pour la première fois, - un portrait qui est tout l'homme, et où se lisent ses tristesses, ses amertumes, et l'énergie de sa volonté.
Au fond, l'académicien de Saint-Luc avait pris son parti de la gloire académique et se consolait de ses mécomptes et de ses déceptions dans l'absorption continue du travail d'après nature. Il étudiait sans cesse, à sa façon, et comme pour lui. C'était une passion de dessiner partout, toujours et tout au monde. Marchant et badaudant ; les églises, les boulevards, les jardins de Paris, les bals de banlieue, les réjouissances publiques, les expositions du Salon, les représentations de la Comédie et de l'Opéra, les rentrées du Parlement, les poses de la première pierre d'un monument, les endroits de foule, les rendez-vous du monde faisaient sa joie et sa proie. Crayon en main, il allait à toute heure et sans trêve ; crayon en main, il était ici et là, sur le pavé, en pleine rue, en plein peuple parisien, attrapant à la volée, sur le vrai et sur le vif, le défilé et la procession des passants. Rencontré, coudoyé, il ne s'en souciait, toujours croquant, démangé, possédé, avec une main à laquelle tout était bon pour fixer, en une seconde, une scène, un groupe un effet, un profil. Et le voici, ainsi que le dessinateur en titre des fêtes polissonnantes de M. de Caylus, qui vous donne toutes les liesses, et toutes les récréations et tous «les jours de gaudrioles» de la bonne ville : le dimanche, et la guinguette avec ses cabinets de verdure, et les dansées vigoureuses, et le bruit des petits pieds des mamselles Godiches sur le sable du jardin, et les beaux airs des soldats des petits corps, et la chanson des violons qui répondent aux violons de la veuve Trophée à l'entrée du cours, et de la glacière à Chaillot, et de madame Liard au Roule. Puis c'est le Pont- Neuf et ses charlatans dans une odeur de beignets, ses revendeuses et leur train, ses racoleurs et leurs plumets, et les giroflées à cinq feuilles claquantes comme un fouet, et les dégoisements des dix-sept péchés mortels! Divertissements, réjouissances, bals de plain-pied avec la rue, et distribution de vin au peuple de Paris! Avalanches de pains de Gonesse, brioches, aloyaux, gigots! Et les farces pompeuses ! Et le reste des Fêtes des fous, cette procession du rire, la promenade de la figure colossale du Suisse de la rue aux Ours! Et les parades en plein vent, ébahissement de Paris affairé qui s'arrête! Et les amusements de Paris, aux dimanches de Saint-Cloud pleins de musiques! Et le carnaval, ce règne de la populace! Et le buf gras avec ses hérauts à cheval, son cortège de Turcs à soleil dans le dos, et son Amour qui était alors un petit roi couronné, portant en sautoir le cordon de Saint-Louis! Et ce revenez-y du carnaval, la foire de Besons, traînant sur la route en triomphe le régiment de la calotte, et chevaux à plumes, et pyramides de pierrots, et chars débordant de masques et de lazzi sur l'air : O réguingué ô lon lan là! tous les bonheurs de cet enfant : le peuple, - c'est le domaine de Gabriel (1).
Les dessins de Gabriel, tout contrastés d'ombres et de lumières, et qu'on dirait toujours conçus en vue d'une eau-forte, ces dessins reconnaissables au milieu de tous les dessins des dessinateurs du siècle, par leur caractère de dessins de peintre, sont un vrai régal pour les yeux d'un amateur.
Figurez-vous des dessins dont l'enchantement est fait d'une liberté, d'une audace, d'une outrance qui semblent les aventures, les bonnes fortunes, les hasards inespérés d'un crayon heureux, et qui ne sont que science et art. Des dessins dont un contour gras fait saillir les rondeurs du nu, comme de l'ombre portée d'une ronde bosse, avec des lignes de lumière qui ne paraissent dessinées que par la demi-teinte des fonds. Des dessins, où dans l'osé des noirs des parties à peine effleurées par le crayon, des parties grises du ton effacé d'une contre-épreuve, donnent, dans l'intensité des ombres, le rayonnement diffus et vague et comme mangé de lumière des morceaux éclairés par un coup de jour ; des portraits, ou des sourires de. figures comme lointaines, s'estompent d'une caresse de vie, dans le tarabiscotage brutal des cadres et le fouillis heurté des accessoires. Des vignettes où le contour, tour à tour noyé, tour à tour profilé par un fin trait d'encre, donne à un petit personnage de deux pouces de hauteur le tournant d'une forme vivante dans une atmosphère. Des vélins où, dans la douceur de la plombagine sur la peau, Gabriel enferme une silhouette de femme flottante dans sa ligne, hors du nuage et dans le nuage encore. Des aquarelles, d'un emportement de coloris, des aquarelles qu'a bien certainement regardées l'aquarelle anglaise du commencement du siècle. Des gouaches pareilles à un revers brouillé et nué des soies d'une tapisserie de Beauvais, dont le bariolage fait des hommes, des femmes, des foules. Des crayonnages, des crayonnages où, pour arriver à son effet, Gabriel risque tous les mélanges, toutes les combinaisons, associe à la mine de plomb la sanguine et l'encre de Chine, qu'il recouvre encore de griffonnages dignes de la plume de la Belle. Il délave sa pierre d'Italie et la réchauffe avec du bistre, sur lequel il écrase quelquefois du pastel. Gabriel est préoccupé de tous les moyens ; il est à l'affût de toutes les ressources, à la. recherche de tous les procédés, et emploie même l'or liquide dans ses essais, ainsi que l'atteste une lettre de l'Avant-coureur de 1771 (2). A l'aide de ces essais, de ces tâtonnements, de ces inventions, de ces découvertes, de ces ficelles, de ce tripotage, - une nouveauté d'alors, - Gabriel arrive à un ragoût, à un gribouillis, à un barbouillage d'art qu'on ne rencontre chez aucun autre artiste.
Toute cette science du clair-obscur sur le papier, toute cette science de la forme, tout cet art et tout cet esprit de la figuration d'après nature, ne sont jamais plus à l'aise que dans la réduction microscopique des choses, dans l'infiniment petit du dessin. Là, Gabriel de Saint-Aubin est vraiment unique et s'est créé une originalité sans égale.
En 1808, à la vente après décès d'Augustin de Saint-Aubin, était offert aux enchères un lot qui, indépendamment de 143 dessins, indépendamment d'un grand recueil, comprenait encore une boîte en carton contenant treize petits portefeuilles et quatorze catalogues. de vente de tableaux, ornés de croquis et. de dessins par Gabriel de Saint-Aubin. Tout le lot se vendait 87 francs 10 sous. Et les catalogues, ainsi que les livres qui ne se vendent pas, entraient dans la nuit de quelque cave de bouquinistes, jusqu'à ces dernières années, où, le bruit commençant à se faire sur le nom de l'artiste, les catalogues revoyaient le jour, étaient regardés, étaient achetés par des amateurs ; c'est ainsi que peu à peu les quatorze catalogues et d'autres encore faisaient leur apparition dans le monde de la curiosité. Ils tombaient en possession de MM. Pichon, Duplessis, Galichon, qui conquit le sien au prix de 350 francs, à la vente Boilly, 1869. Pendant ce, un lot d'une dizaine était retrouvé aux imprimés et faisait une triomphante rentrée au Cabinet des estampes. En sorte qu'aujourd'hui les amis de Gabriel peuvent admirer l'adresse avec laquelle le dessinateur, dans la largeur d'une marge, dans la hauteur de la description d'un numéro de vente, - trois ou quatre lignes à peine, - fait reconnaissable, un tableau de Van Dyck, une statue de Houdon, un bijou antique. L'étonnant, c'est que la plupart du temps le croqueton est enlevé, improvisé pendant le rapide passage du tableau ou du bibelot sous les yeux des enchérisseurs, dans le court délai qui s'écoule entre la levée et la tombée du marteau de l'huissier-priseur. Encore Gabriel a-t-il le temps de jeter souvent sous son dessin le prix de l'objet vendu et le nom de l'acquéreur. Il a le temps d'écrire que ce tableau est de Patel et non de Bénard, d'indiquer que ce tableau vient de la collection de M. de Julienne, de proclamer que ce Lancret est très beau, de faire, à propos d'une gravure, mention d'un état inconnu. Ici en marge de son dessin de natures mortes de Chardin possédées par l'orfèvre Rttiers, il décrit le cadre : un cadre environné d'un rameau et d'une chaîne d'or ; et tout à côté de son croquis de la «Petite fille au chien,» de Greuze, une note de lui nous révèle que la petite fille est faite d'après la fille de l'auteur. La vente vient-elle à traîner, ces indications, ces rectifications, ces admirations notées sur le papier, il trouvera encore le loisir, si une figure de femme apparaît dans la salle, de la croquer sur son catalogue.
Dans ces catalogues de vente, aussi bien que dans les trois livrets d'exposition, également possédés par la bibliothèque nationale, tous les portraits, tous les sujets familiers qui n'ont pas été gravés, vous en avez une représentation qui, toute petite qu'elle soit, vous permet de reconnaître, de retrouver les originaux. Grâce à ce catalogue de Natoire, il vous est permis de faire connaissance avec une partie de l'uvre si peu connu de Subleyras ; grâce à ce catalogue de Michel Vanloo, bon nombre des tableaux, des cinq peintres de la famille sont sauvés. Notez que ce n'est pas seulement des tableaux, des statues que Gabriel dessine ; il dessinera et les dessins, et les gravures, et les médailles et les antiquités, et les pots-pourris de la Chine et du Japon, et les écuelles et les aiguières, et les gobelets de Sèvres et de Saxe. Même il ne lui suffit de dessiner tout ce qui méritait d'être catalogué, il faut qu'il dessine tous les objets sans valeurs, rassemblés un peu au hasard dans le dernier numéro d'un catalogue ; et la vue est curieuse et bizarre dans un étroit bas de page, de l'entassement et de la presse d'une vingtaine de dessins que transpercent les mots imprimés :
Fin.
Lu et approuvé par Cochin.
De l'imprimerie de Prault.
Ces croquis tiennent du miracle ; cette phrase peut seule exprimer ce miraculeux talent qui, dans cela, que vous prenez tout d'abord pour des pattes de mouches, vous y fait découvrir des académies d'hommes et de femmes, dessinées anatomiquement dans l'effet de lumière d'un grand tableau. Il y a des paysages dont la perspective se déroule dans un frottement au pouce d'un peu de pierre noire ; il y a des charges de cavalerie dont la furie est rendue sur le papier qui boit, par quelques traits de plume, guère plus visibles que ce que garde d' une lettre encore fraîche le papier brouillard d'un buvard. Ici une tache savante rend la nuit d'une peinture de Rembrandt ; là de petites mythologies au milieu du rien de blanc réservé dans la salissure du papier, nagent dans une gloire à la Boucher. Il est de ces petits croquetons, ainsi que l'«Accordée de village» d'après Greuze, ainsi que le «Tombeau de Mon seigneur le dauphin», qui, repris après coup à la maison, lavés de bistre, d'encre de chine, d'eau blanchie de gouache et retravaillés de plume, sont des chefs-d'uvre, de vrais chefs-d'uvre. Et toujours, même en ces minusculités, ce contour dont nous avons parlé, ce contour ressenti dans l'ombre, qui semble toujours dessiné d'après la ronde bosse ou du moins veut en donner l'effet, et qui, dans ces réductions des choses d'art à la grandeur d'une pierre gravée, les détache et les met en relief, comme s'il les dessinait d'après l'empreinte de soufre de cette pierre gravée.
Mais vraiment, qu'est-ce, dans l'immense quantité des dessins de Gabriel de Saint-Aubin, que les dessins de ces catalogues ? ses dessins pour ainsi dire des jours de pluie et de mauvais temps. Qu'est-ce, auprès de tous les dessins faits les jours, où il y a du soleil et du monde dans la rue, de tous ces dessins, dont la gravure, si un Musée, si une collection parvenait à les réunir, serait la chronique illustrée la plus complète des faits-divers du Paris du XVIIIe siècle ?
Qu'eût fait cependant Rome, de Gabriel, s'il eût eu le grand prix ? un peintre d'histoire de la valeur de Subleyras. En effet, deux tableaux que nous avons vus, chez M. Leblanc, signés G. de Saint-Aubin : l'un représentant la Loi, l'autre l'ARCHÉOLOGIE, ne promettaient guère plus à l'avenir de Gabriel (3). L'Académie fit donc bien de le laisser à Paris ; car Paris, c'est le maître et le génie de Gabriel. Et cependant il y a de lui, vers 1764, en un jour de retour aux études de sa jeunesse, une uvre qui mérite d'être signalée : l'Abrégé de l'histoire romaine publié chez la librairie Nyon l'aîné. A première vue, les dessins de Gabriel se distinguent des dessins d'Eisen et de Gravelot. Ils sont curieux, ces dessins, par la grandeur des architectures et des fortifications, par l'orageux des ciels, par la coloration et le mouvementé tumultueux des scènes ; curieux, sinon par une recherche de la couleur locale, au moins par un effort à reproduire autre chose que les tragédies romaines jouées par les figurants de la Comédie-Française. Il y a encore, dans ces dessins, un côté décoratoire tout à fait inattendu, et dans cet épisode de la première guerre punique sur cette mer toute couverte de galères à tête d'éléphant, l'infinie dégradation jusqu'à l'horizon le plus lointain, des trirèmes, des rames, des voiles, vous donne l'illusion d'un de ces combats corps à corps de deux flottes, d'une de ces grandes mêlées nautiques de l'antiquité. Mais là où Gabriel fait vraiment preuve de qualités qu'on n'est pas habitué à rencontrer dans l'école française du temps, c'est dans le TRIOMPHE DE POMPÉE, dans le fourmillement au pied des monuments de l'ancienne Rome, de ces légionnaires, de ces captifs, de ces cavaliers, de ces mimes, de ces hommes, de ces femmes, de ces enfants ; - une planche dont le grandiose de la perspective, la pompe théâtrale de la mise en scène, la multitude innombrable et indénombrable fait involontairement penser à une composition du peintre anglais Martins, dans un décor de Piranese.
Courte station que fait, du reste, Gabriel dans l'antiquité : ses vingt-sept dessins terminés, le dessinateur revient bien vite, et tout entier, à son Paris aimé, à tout ce qui s'y passe, à tout ce qui s'y fait, à tout ce qui s'y voit. La vieillesse, chez lui, ne fait qu'enfiévrer cette rage de vouloir tout dessiner, tout fixer, tout éterniser sur un méchant calepin ; et on le voit, tous les jours de l'année que Dieu fasse, poursuivre sur des jambes éternellement jeunes, aux quatre coins de Paris, l'événement ou la curiosité du jour. Et n'ai-je point lu au bas du crayonnage d'un dos d'abbé et de femme en promenade : Fait en marchant à 7 heures du soir, 10 septembre 1764 ?
Y a-t-il une illumination de la galerie de Versailles ? Passe-t-il sur les boulevards une victorieuse bouche à feu, revenant de la bataille de Lutzelberg ? Encastre-t-on la colonne de Soissons dans les nouvelles Halles aux grains et aux farines ? Le salon des Muses du Vauxhall est-il livré au public ? Inaugure-t-on la porte du Palais de Justice ? Fait-on sur la Seine une expérience de bateau insubmersible ? Le Colisée donne-t-il une fête au roi Louis XV ? aussitôt de visu et grande comme la page d'un almanach galant, une pierre noire, une sanguine, une aquarelle, une gouache et quelquefois, avec le dessin, une eau-forte. La Vénus de M. Mignot, «destinée à faire le pendant à l'Hermaphrodite antique», fait-elle la foule autour d'elle au Salon de 1757 ? dans une précieuse encre de Chine, Gabriel vous gardera la statue de M. Mignot avec le Turc en contemplation devant elle. Couronne-t-on Voltaire à la Comédie-Française ? Gabriel lavera cette éclatante aquarelle cachée dans un carton du Louvre et qu'on regrette de ne pas avoir exposée pour la gloire de son nom. Et toujours, et «en tout temps et en tout lieu», comme le dit l'Almanach des artistes de 1777, crayonnant et dessinant ce Gabriel de Saint Aubin! Qu'une expérience de physique ait lieu dans le laboratoire de minéralogie de la Monnaie, Gabriel sera là, dessinant les alambics, les matras, les abbés et les grandes dames physiciennes. Que la ville élève les demi-lunes du Pont-Neuf, affermées par le roi au profit des veuves de l'Académie de Saint-Luc, Gabriel sera là, dessinant les guérites en train de s'élever. Que la foire Saint-Germain brûle, Gabriel sera là, le même soir, dessinant les débris brûlants. Que Damiens soit à la veille d'être écartelé, Gabriel sera dans le cachot du condamné, le dessinant bouclé sur une grosse pierre (4). Tous ces dessins, tous ces croquis, on le pense bien, d'après les habitudes du dessinateur de catalogues, portent l'indication du jour, de l'heure où ils ont été faits. Quelquefois même la chose représentée a son historique entremêlé d'adresses, de recettes de peinture, d'ordonnances médicales ; c'est une pluie, tout autour, d'écriture, de caractères qu'on ne peut déchiffrer qu'à la loupe ; la marge déborde de notules et de babillages, de prose rimée enjambant le dessin, absolument comme si Gabriel de Saint-Aubin avait désiré s'entretenir avec les futurs collectionneurs et les futurs amis de ses caprices.
Il s'y raconte, il s'y avoue, il s'y confesse. On y rencontre en vingt endroits sa haine des jésuites, et en vingt endroits aussi son idolâtrie de Voltaire, pour lequel il dépensa une si grande imagination allégorique (5).
Son amour de l'humanité se lit dans cette phrase au-dessous de l'expérience du bateau insubmersible de M. de Bernières : Le seul honneur est d'être utile aux hommes. Avec ces petits fragments de confession mis bout à bout, il est presque possible de reconstruire l'homme. Une âme d'utopiste qui est déjà une âme de 89, avec une cervelle à l'envers où il y a du philosophe et du fol, de l'artiste et du savantasse.
Gabriel vit peu avec les gens de son métier, il vit avec des hommes de lettres, des savants, des grands seigneurs, des comédiens et des comédiennes, dont au dire de la chronique secrète, il égaye parfois un souper avec l'excentricité de ses idées et de son esprit. Gabriel n'enferme pas sa vie, comme son frère Augustin, dans un joli intérieur bourgeois orné d'une jolie femme. La vie de Gabriel est toute hors le foyer ; quand elle n'est pas dans la rue, elle est dans ce Café de Vendôme (6), dans lequel je me représente, au milieu d'un public de nouvellistes, l'artiste parlant, pérorant, débagoulant tout le bavardage philosophique que ne pouvait contenir la petite marge de ses dessins.
Au bout de ce vagabondage du matin au soir, de cette vie de la rue et du carrefour, de cette frénésie de dessin, prenant à la fin un caractère de monomanie, il arrivait que Gabriel n'avait plus souci de sa personne et s'habillait et se laissait vivre à l'aventure (7), et mourait en 1780 de l'abandonnement qu'il faisait de lui-même (8).
Parler des dessins de Gabriel de Saint-Aubin, c'est faire l'éloge de la moitié de son talent ; aussi voulons nous parler de ses eaux-fortes, de ces planches charmeresses qui font, du petit maître du XVIIIe siècle, le seul, l'unique aquafortiste français.
Ce que nous avons dit de ses dessins dit assez que le dessinateur était né pour l'eau-forte. L'eau-forte est l'uvre du démon et de la retouche. Le primesaut, le premier coup, la vivacité, le diable au corps de la verve et de la main, il faut avoir toutes ces grâces, être plein du dieu - et de patience. Gabriel était l'homme de ce procédé libre, courant, volant, rempli de caprice et d'imprévu avec sa cuisine empoignante avec ses mystères de chimie, avec les surprises ou les déceptions de la morsure, avec les dégoûts et les reprises de goût pour une planche qu'on jette et qu'on reprend dix fois. Il se jeta au cuivre, et se trouva aussitôt une pointe à lui, allante et venante et toute fourmillante d'amusants travaux, brouillée parfois, mais se retrouvant toujours, et presque insolente de furia et de brio dans des égratignures fines comme des cheveux, douces comme des rayures de pointe sèche ; - et toute menue même qu'elle est, cette pointe, elle griffe, quand elle veut, profondément le cuivre et pousse aux noirs de Rembrandt, sans aucun souci de la propreté et du brillanté de la gravure du commerce.
Que Gabriel promène ses masques sur les chemins, ou qu'il groupe les nouvellistes dans un café, ou qu'il noue une ronde sous les ombrages du bal d'Auteuil, c'est toujours même rayon, même tapage, même badinage, même pétillement, même signature de Gabriel de Saint-Aubin à tous les coins de la planche ; petites uvres d'aventure, faites d'un rien, en se jouant, qui - elles toutes seules - méritent à Gabriel de Saint-Aubin une place dans l'histoire de l'art.
Regardez l'aristocratique et la quintessenciée représentation du monde des chaises des Tuileries. Ce ne sont que deux étroites bandes où l'aiguille, une aiguille à coudre, a roulé quelques heures, de ci de là. Voici cependant, sous l'ombre des grands marronniers, au-dessous des groupes d'Anchise et d'Arrie, tout le beau et le joli monde d'alors, qui vous apparaît, comme vous le voyiez par le petit bout d'une lorgnette retournée, dans le train et le manège d'une promenade de Lilliput. Par quelle magie ? on ne sait vraiment. Et l'on se demande comment dans un pareil gribouillage et comment sur un si petit théâtre, Gabriel a pu montrer le SPECTACLE DES TUILERIES.
Mais la petite merveille de Gabriel et la planche d'art par excellence au XVIIIe siècle, c'est le SALON DU LOUVRE EN L'ANNÉE 1753. La montée du grand escalier de l'exposition sur les marches le colloque de ces deux amateurs barrant le passage à la foule, avec l'arrêt méditatif et contemplateur de cette femme à la main si mollement abandonnée, avec l'ascension paresseuse de cette autre, se faisant porter par un bras amoureux, avec les accoudements de toutes celles-là sur la rampe d'en haut, derrière le petit suisse à la petite hallebarde ; la montée du grand escalier dans toutes les attitudes de nature, dans toutes les poses naïves d'une curiosité, le nez en l'air et l'il déjà aux tableaux, dans toute la variété des mouvements de grâce que met l'action de gravir des marches, en des corps et des jupes de femme : c'est là la planche de Gabriel, et c'est toute cette coquette mimique dessinée par les alternatives d'ombre et de lumière, que font des jours de fenêtre, dans des tournants d'escalier, par le pittoresque éclairage en écharpe. Un vrai tour de force que cette lumière, qui, au milieu des ténèbres de l'image paraît remuante comme un vrai rayon de soleil, en la demi-nuit d'une chambre aux volets fermés ; une lumière qui met comme un tremblement de vie sur tout ce qu'elle baigne, sur tout ce qu'elle effleure. Le travail est des plus simples cependant ; rien que des rayures verticales ou horizontales, qui prennent des courbes un peu transversales sur les vêtements des personnages, une attaque du cuivre un peu rêche, la dureté des noirs d'une vieille eau-forte ; et cela fait cependant si bien, si bien, qu'il semble avoir sous les yeux une estampe de Rembrandt dans laquelle, un moment aurait badiné l'esprit du dessin français.
V
Augustin de Saint-Aubin était né le 3 janvier 1736 ; et voici son coup d'essai à seize ans : une petite planche fleurie d'Amours qui heurtent les cymbales, voltigent sur les basses, font bégayer les flûtes, se courbent sur les mandolines, secouent les tambourins ; concert charmant et de la plus amusante rocaille, qui est la carte d'entrée du CONCERT BOURGEOIS DE LA RUE SAINT-ANTOINE. On avait de ces recherches en ces années de grâce. Augustin était à bonne école, à l'école de son frère Gabriel, qui le faisait dessiner, et dessiner, et crayonnant sans repos, le tenait crayon en main, le renvoyant de temps en temps cependant aux leçons de Rubens et des vieilles estampes. Gabriel pensait qu'il fallait tourner Augustin vers la gravure sérieuse, la gravure d'histoire ; et Augustin pensait comme Gabriel. Ce fut sans doute dans cette idée qu'il entra chez Fessard ; et je lis au bas d'un petit christ en croix, petite image de dévotion à la Pompadour, je lis, de la main d'Augustin : J'ai fait cette drogue la première semaine que je suis entré chez Etienne Fessard en 1755 (9). Et bien vite, le jeune homme revient à son temps et se retourne vers les billets de ses plaisirs et les jolies annonces de ses industries. Sa récréation est là, et sa veine heureuse, et son école buissonnière, lorsqu'il tourne le dos aux froids dessins des antiquités de M. de Caylus. Lui aussi, il sera un ornemaniste de ces riens honorés et parés par l'art, qui se prête à tout sans descendre. Il sèmera les fleurs et les caresses de l'image sur ces mille cartes éphémères et volantes : adresses, invitations, convocations, avis au public, programmes de fêtes, lettres de mariages, entrées de bal paré, factures de marchands, tableaux du départ des coches, places au feu d'artifice, places aux expériences du globe aérostatique, places d'amphithéâtre à la Comédie-Française, bouts de papier que nos pères voulaient enguirlandés du caprice des plus illustres et des plus habiles. Belle mode, qui mourut dignement avec Prudhon!
Les grands maîtres de ces petites choses, c'étaient Moreau, et Cochin, et Choffard, le premier de tous ; Choffard, l'encadreur merveilleux qui, avec les fuites, les retours et les torsades d'un bouquet de roses dénoué autour d'un cadre Louis XVI, était toujours neuf et admirable ; Choffard, l'annonceur des uns et des autres, de l'orfèvre Vallayer, du marchand graveur Aubert à l'enseigne du Papillon, du libraire Prault au quai des Augustins, de l'horloger Danthiau, du brodeur ordinaire du Roi Balzac ; l'annonceur de lui-même et de son talent dans ses deux adresses, l'une rue des Francs-Bourgeois, entre une porte cochère et un pâtissier, l'autre rue des cordeliers, celle-ci dans un si joli nud de rubans et une si aimable guirlande de roses feuillues et ouvertes ainsi que des roses trémières. Il était encore, Choffard, l'annonceur de Rémy, le marchand de ratine au Vase d'or. Cassaigne, apothicaire du Roi, lui commandait, pour la couverte de ses fioles, bouteilles, boîtes, flacons, pots, la gravures de seize modèles différents qui devaient boucher de leur charmante fantaisie tous les produits de cet apothicaire artiste ; et Fougeron, un apothicaire d'Orléans, imitait l'apothicaire de Paris. Lui-même, Tronchin, demandait à Choffard sa carte de visite et l'écusson de ses armoiries : - le docteur n'était-il pas noble de Parme et de Plaisance ? - écusson entouré de lauriers, de lampes à tête de coq et de plumes toutes taillées pour les ordonnances charlatanesques. Paupe, marchand au Cordon-Bleu, tenant magasin de cordons bleus et rouges lui faisait jeter un cordon du Saint-Esprit en sautoir sur son adresse. Tout voulait être orné et illustré par Choffard. Tout voulait s'annoncer par le plaisir des yeux ; et le répugnant même, et jusqu'au Nouvel exutoire ou pommade épispastique sans cantharides. Mademoiselle Werneau qui vendait la véritable cire d'Espagne, priait Choffard d'attacher le médaillon de Louis XV très chrétien au-dessus de l'annonce de ses produits Les jolis bons de piastres au porteur de la Compagnie des Indes! la jolie mêlée de rocaille et de fleurs! le joli cloutis de fleurs de lis des cadres! et les jolies cornes d'abondance d'où dégringolent les pièces d'or! si je n'aime mieux cet élégant rinceau qui rondit autour d'une invitation de bal prenant pied dans une marotte et un masque :
Bal
Pour lundi,
A six hes,
Les Dames sans
Panier.
Moreau dessinait l'adresse de Chamot, marchand tailleur, rue de la Harpe. Les Amours qui allumaient des torches pour la fête de l'ambassadeur de France étaient du peintre du «Monument du costume». De Moreau était l'adresse de Fagard, l'horloger de l'abbaye Saint-Germain-des-Prés. Le nom de De La Ville, entrepreneur de bâtiments, était jeté par Moreau sur les échafaudages du Garde-Meuble, entre les lourds camions et les musculeux Limousins. Et de cette société académique des Enfants d'Apollon tenue à l'hôtel Lubert, qui lui dut le portrait d'une partie de ses membres, Moreau traçait l'adresse sous une tête d'Apollon rayonnante.
Le premier dessin que gravait Cochin fils, d'après lui-même, était l'enseigne de Stras, le fameux bijoutier. C'était encore l'enseigne de Roberdeau, orfèvre de Dordeaux ; et les deux fois que le Dauphin se mariait, monseigneur le Dauphin chargeait Cochin du billet de bal paré qui était donné à Versailles ; et pour les divertissements donnés au Roi par madame la marquise de Pompadour sur le théâtre des petits appartements, Cochin était choisi pour dessiner la parade de trois pouces que jouaient Isabelle, Léandre, Pierrot : la vraisemblable carte d'entrée des petits appartements. - Gravelot dessinait la marque des livres de M. Thiroux d'Arconville, président au Parlement ; Eisen, dans les Amours, les boussoles, les sphères, les astrolabes, laisse tomber l'adresse de M. Magny, ingénieur pour l'horlogerie. Et Gabriel de Saint-Aubin, lui aussi, amusait sa pointe autour de l'adresse de Perier, marchand quincaillier.
Augustin de Saint-Aubin se mit de la bande et y prit tout de suite son rang, en bonne place. Il traçait pour Slodtz, dessinateur des menus plaisirs du Roi, l'aimable encadrement du répertoire dramatique de la cour pendant les séjours de Fontainebleau, sous un Louis XV rayonnant et sous la légende : Aspicit et fulgent. Son burin faisait courir l'ornement autour du journal de musique de M. Lagarde, maître de musique en survivance des enfants du Roi. Il croquait les palmiers de l'adresse d'un apothicaire de Rennes. Le libraire Quillau, de la rue Christine, lui devait l'adresse de sa boutique ; le duc de la Rochefoucauld, l'estampille armoriée de ses livres, à côté de laquelle, - Saint-Aubin aimait les livres, - le crayon de l'artiste bibliophile crayonnait une banderole portée par un volant Amour, et les mots : Ex libris Aug. de Saint-Aubin. Il continuera toute sa vie, et en 1788 il fera le billet d'entrée de la Comédie-Italienne.
Déjà Fessard ne mettait plus guère que pour la forme, sur ces badineries d'une main déjà savante, un impertinent direxit. Augustin était maître à ce point de son art qu'au bas d'une vignette qu'il gravait pour le chapitre de la peinture de Pline l'Ancien, il pouvait écrire : Cette planche a été commencée et faite dans un jour. Son succès était complet, si complet que le duc de Chevreuse, ne sachant comment décorer les petits tiroirs d'un cabinet d'histoire naturelle, lui commandait quatre frises pour les coller sur les tiroirs de son bienheureux meuble.
Dans un cadre un rien plus large, que de menue imagination en tous ces frontispices, qui font presque des volumes précieux de tant de méchants catalogues de vente! Augustin est le vignettiste par excellence des collections à vendre : tableaux, bronzes, gravures, porcelaines et les quatre règnes de l'histoire naturelle. Et quelle pointe assemblerait comme la sienne, dans une galerie d'Apollon, tout ce petit monde de curiolets, hommes et femmes, s'empressant vers le beau et le rare, chapeau bas, l'admiration et la curiosité béantes ?
Dès lors, Augustin était mûr pour son uvre, pour sauver, par l'image, tout cela d'un peuple qui meurt avec lui : la vie ; tout cela d'un siècle qui échappe à l'histoire : les murs. Tailleurs de plumes, enfileurs de phrases, jolis romanciers, brochuriers et sottisiers, vous avez immortalisé, moins que lui, l'homme et la femme du XVIIIe siècle. Dans cette petite eau-forte, l'INDISCRÉTION VENGÉE, n'est-ce pas le chiffonnage et le friponnage féminin du temps ? Et ce concerto de trois violons, n'est-ce point la Jeunesse et l'Espérance toute rose d'alors, - la Jeunesse, laborieuse et chantante, enfant gâtée de la misère et de la vocation, dont les pauvres dieux lares creux, mais heureux, sonnent gaiement de cette gaie musique italienne ? Je touche là le grenier d'art où Wille et Diderot disputaient des procédés et des systèmes. Ou plutôt non : je veux y voir la chambre d'Augustin, et j'ai pour moi le talent d'Augustin, et tous les violons qui passèrent à sa vente, et son violon de Crémone! Le Palais Marchand, almanachs, guides, descriptions, me le montreront-ils mieux que cette enseigne irritante : une marchande de dentelles, jetée sur le pas de sa porte : haut tablier à brassière, coiffure basse, les beaux bras croisés sur la poitrine, en la pose amoureuse à la fois et modeste d'une madame Michonin qui se résigne ? Et où donc un homme pareil pour d'un tour de pointe saisir le caractère, et, d'un rien, montrer en pied et jusqu'au fond le militaire, le financier, le seigneur (10) et toutes les marionnettes ?
Et touche-t-il au crayon, touche-t-il au lavis, - le voilà peintre. Car Saint-Aubin, en dépit de ses douze cents pièces gravées, est avant tout un peintre du pastel et de l'aquarelle. C'est un coloriste léger et doux, un talent d'estompe et de caresse dont les imaginations galantes (11) jouent dans une eau à peine rosée, une eau du rose mourant des pâles nudités de vieux saxe. C'est le peintre de la femme, un crayonneur qui la crayonne avec des doigts d'amoureux, un portraitiste où il y a de l'amant. Un souffle de pastel, un nuage d'aquarelle, c'est celle-ci, c'est celle-là, et toute la foule de celles qui ont brigué d'être peintes par lui : grandes dames, bourgeoises du haut monde, actrices, impures, vivantes encore aujourd'hui dans la fleur et le printemps de leur teint, dans l'aimable rayonnement de leur chair décolletée. Nul des contemporains, que je sache, n'a donné, comme ce Saint-Aubin, la physionomie de la femme du temps. Nul n'a peint comme lui la femme du XVIIIe siècle dans le voluptueux de sa grâce. Nul ne l'a saisie comme lui dans sa séduction sensuelle et dans son charme tendre et dans sa coquette spiritualité et dans son papillotage Mais laissons la parole à de pareilles choses. Il les faudrait, pour toute louange, réunis et montrés au public, ces portraits de Saint-Aubin. Il faudrait laisser la plume ici, et mener le lecteur à ces huit ou dix portraits de femmes acquis par M. de Janzé à la vente de Renouard, et à quelques autres dessins, éparpillés, jetés aux quatre vents des collections particulières, et que notre musée du Louvre dédaignera bien cinquante ans encore.
Après avoir tenté une petite publication de six petites planches dessinées et sans nul doute gravées par lui : l'Abbé blondin, la Provençale, Colin, Blaise, la Fruitière, Colette (12), petites planches rarissimes et qu'il n'a pas admises dans son uvre possédé par la Bibliothèque, Augustin de Saint-Aubin entre en 1759 en bonne connaissance avec le public. Il lance de l'hôtel de Cluny, son logis, une série de six dessins gravés par Duclos : C'est ici les différents jeux des petits polissons de Paris. Voulez-vous voir le Sabot, la Fossette ou le Jeu de noyaux, la Toupie, la Corde, le Coupe-tête et la Sortie du collège, et l'enfance culottée court, entricornée, poudrée, et la queue sautillante entre les épaules ? Oh! les gentilles miniatures d'hommes dont tout le défaut est d'être un peu trop des Amours de fleuron et de cul-de-lampe! L'année suivante, le succès poussant Saint-Aubin, autre féerie : Mes gens, ou les Commissionnaires ultramontains ; six planches, six effigies de ces bien portants Savoyards, aux belles dents blanches, qu'achetaient un louis pièce les dames de la cour (13) ; et, pour fermer la procession, le vielleur du Pont-Neuf (14), une célébrité de 1760. Mais, là encore, le crayon de Saint-Aubin est mal à l'aise. Il manque de ce parti pris, de ce contour musclé, de ce trait carré ; de cette figuration ressentie, de ce dessin fort, le lot des Bouchardon. Il est, pour les «Cris de Paris», bien trop familier avec les coquetteries et les amabilités du monde paré ; et tant pis pour les beautés drues du peuple! fardiers et montreurs de marmottes, il les débarbouille, il les idéalise, il les déguise en commissionnaires du pays du Tendre. ;
Ce second essai éclaira Saint-Aubin. Il reconnut que, s'il voulait toucher à la rue, il fallait en prendre le haut pavé, le côté aristocratique et pimpant. Ce n'était pas à la Halle qu'il lui fallait aller, mais aux boulevards, à ce panorama de la femme, de la mode, du plaisir, ce triomphe ambulant de tous les dieux de Paris, pour lequel Paris désertait, comme trop bourgeoise, la promenade des Tuileries. Et que d'applaudissements quand Saint-Aubin se fixe là! quand il publie la PROMENADE DES REMPARTS DE. PARIS et les PORTRAITS A LA MODE! Comme elles vivent ; ces deux revues du boulevard, du Temple à la porte Saint-Antoine! C'est le grand jour, un jeudi, je le parierais, rien qu'à voir les carrosses à glaces sur les côtés, baissées et relevées à chaque minute sur un salut, et les équipages vernissés, garnis de velours, de franges, de crépines, de graines d'épinards et flanqués de grands escogriffes, pris à la taille. Le défilé ne cesse : diligences où Vénus Aphrodite est peinte entourée d'Amours, - d'une malice! et les allemandes, et les sabots, et les dormeuses, et les vis-à-vis, et les paresseuses, et les diables, et les culs-de-singe, et les lestes cabriolets! C'est un étourdissement ; et quel bruit! et que de bruit le long des allées carillonnantes, chantantes, sonnantes des parades, des cris de l'aboyeur des figures de cire ; et mille brouhahas, et les oh! et les ah! des nez en l'air, et le grommellement bourdonnant des buveurs (15), et le sifflement séducteur des bouquetières et des petites marchandes de nougat et l'écorchante harmonie des vielle uses montagnardes et les appels grinçants des joueurs de gobelets et le clic-clac des fouets et les trompettes et les tambours C'est le monde d'Augustin de Saint-Aubin, le royaume des pompons et des fanfioles de la toilette, le monde pour lequel s'ajustent les franges, se losangent les galons, se bouillonnent les festons, se contournent les olives, s'entrelacent les brandebourgs ; le monde des poufs, de la gaze, des habits ponceau tendre ; mieux que tout cela, les assises en. pleine rue des adorables et des femmes du bon ton. Et passez, repassez, boucles de souliers en lacs d'amour, bas couleur de chair, chenillettes, habits du matin et du soir, vespérales, cafardins, turquoises ; passez, nuds d'épée et bourses à la maréchale, et broderies si délicates aux basques «qu'elles sont à peine perceptibles pour les yeux d'une taupe» ; vestes garnies de blonde, cavaliers à plumet blanc, lorgneries à bout touchant et jusque sous le fichu, militaires aux moustaches papillottées, financiers au petit doigt garni d'un rubis étincelant, aux frisures en ailes de pigeon poudrées jusqu'aux épaules, hommes à bonnes fortunes, «jouant de la boîte d'or à portrait», petits-maîtres à talons rouges, baignés d'eau de Chypre, armés de tous les colifichets de la Fresnaye, abbés Regardez celui-ci : il vient de sauter d'un diable qu'il conduisait lui-même, et du milieu de la chaussée, en rabat de gaze, en manteau de soie, il est là, l'apôtre à la blonde chevelure, le délicat mangeur de petits pieds, tout entier à jouer une parade avec cette dame qui passe en son char peint et doré. Et pendant que cette petite vendeuse de fleurs, haussée sur ses talons, fait payer à un amoureux six francs le bouquet qu'elle vend douze sous aux dames ; dans ce coin penchez-vous ; entre ces deux aimables, c'est une invitation à venir chasser les vapeurs du champagne du matin avec le ratafia de Neuilly.
Mais surtout voyez ce monde du boulevard, dans la PROMENADE DES REMPARTS, attablé aux tables en plein air du café Gaussin, le café en vogue, renommé pour son punch et son orchestre. Le café, le voilà, à droite, avec son grand vitrage sur lequel courent des plantes grimpantes, son porche, abri des buveurs, enguirlandé de lanternes en barillet, et ses armes parlantes : une rose. Buveurs et buveuses s' étalent sur les chaises, et se penchent, et se renversent, attrapant, dans l'abandon de leurs poses, toutes les mines de leur temps, occupés de toutes les choses de la jeunesse et de toutes les affaires de l'insouciance, tuant le temps sans lui en vouloir, et laissant leur sourire et leur cur aller Qui écoute, qui entend la musique des petites vielleuses, coiffées d'une marmotte, et la vielle attachée par ce large ruban bleu où Mercier se plaît à voir le cordon d'une majesté déchue ? Au-devant des tables, les promeneurs vont tout doucement, au petit pas, tournant les yeux à droite, à gauche. En tête, dansantes et légères, les délicieuses grisettes du temps se balancent au bras de beaux soldats. Le chignon plat, leur manteau à coqueluchon attaché au cou et traînant derrière elles, deux doigts de gorge sautant au-dessus d'un corsage lacé, une fleur entre les seins, et sous la robe coupée une jupe falbalassée découvrant de petits pieds perchés sur de hauts talons, elles agitent leur éventail au bout de leur bras nu, triomphantes, provocantes, impudemment jolies, effrontément jeunes, filles du peuple, du diable et de l'amour!
Un pas encore, et c'est le triomphe de Saint-Aubin, son chef-d'uvre et deux chefs-d'uvre : le CONCERT et le BAL PARÉ (16). Le monde du XVIIIe siècle a trouvé son peintre, son historien, le courtisan et le confesseur de ses immortelles grâces. Providence heureuse, qu'il se trouve ainsi à tout âge de la vie de l'homme, à tous les renouvellements d'âme et de corps d'un peuple, un homme, entre tous, marqué, désigné, prédestiné jusque par la manière de son talent, à en donner le ton et l'allure, la fleur et l'accent, l'image et le rayon, - grands peintres qui portent leur temps : Abraham Bosse, Augustin de Saint-Aubin, Gavarni!
Le monde alors était un salon : l'été, dans l'après-dîner, un salon rond, où un peintre avait posé le ciel au plafond, joli ciel où tout ce qui va au firmament, soupirs et souvenirs, ne trouvait que des fleurs et des jeux d'amour. Au-dessous des trophées de musique, des rideaux de soie à tête bretonne, tirés non de côté, mais tout droit comme des stores, froncés et falbalassés, laissaient passer par la fenêtre la gaieté d'un beau jour. Entre les pilastres, les bustes des déesses de la musique couronnées de fleurs et de lierre, et le sein nu ou soulevant la draperie, souriaient. Et en cercle, petites mules et hauts talons sur le carreau noir et blanc, paniers et basques çà et là sur les bois dorés aux formes rondissantes, autour du clavecin sonore, radieux des fantaisies de quelque Gillot, la belle compagnie écoutait. Elle écoutait quelque musique de M. de Laborde, ce choix de chansons qui a pour frontispice une lyre entre des lis et des roses. O le beau moment! comme tout ce monde cueille l'heure présente! que de bouquets et de nuds de ruban! que de perles au cou et de paroles à l'oreille! La harpe repose. Le clavecin parle sous les doigts de la plus jolie femme. A sa droite, une jolie personne chante, en tourmentant un éventail. Et de jolis hommes sont autour d'elle, assis ou debout, tirant des pleurs d'une basse, des fredons d'un violon, des prières d'une flûte, ou penchés, s'empressant à tourner les feuillets de la partition. C'est cela, l'été, en ce paradis.
L'hiver, autre salon, carré celui-ci, et tout glaces, et panneaux sculptés, et trumeaux. Des rosaces, rocailles et chantournées pendent cinq lustres de cristal de Bohême, versant le doux jour des bougies. Les bras et les appliques chargés de feux leur répondent dans les glaces. Au milieu d'une, un cartel sonne une heure qu'on n'entend pas. Un orchestre dans une tribune, sur le côté, couvre le bruit du temps, Au fond, la causerie bourdonne comme une abeille. Les diamants éclairent sur les têtes, les enfants jouent avec des oranges, les yeux ont des sourires. Au milieu du salon, dans la pleine lumière, sur le parquet à dessins de bois, vibrant sous la danse, quatre couples rayonnent et se meuvent. Les nuds de perruque battent sur les collets d'habit. Les colliers noués sur la nuque vont et viennent, les montres battent sur les jupes. Brandebourgs à l'habit clair et manchettes de fourrure, face à face avec sa belle, celui-ci, lui prenant la main en l'air, va la faire passer sous le pont d'amour de son bras. Celui-là, le jarret tendu, tenant déjà du bout des doigts les doigts de sa danseuse, la fait volter sur elle, et contre lui ; tandis que deux autres couples, presque dos à dos, mais se regardant par-dessus l'épaule, s'entrelacent et se nouent des deux mains par derrière C'est l'Allemande, dansée d'après les principes de M. Dubois, de l'Opéra (17). Au-devant, ce sont de belles femmes arrivant dans leurs pelisses, conduites par de vieux amis à gilet d'or ; des manteaux de danseuses oubliés sur un siège ; quelques mères qui regardent et applaudissent au fond d'elles ; quelque minois de jeune mariée qui se retourne vers une conversation d'hommes ; quelque dame menée au buffet qui est là, montrant par la porte le dressoir enguirlandé de roses, les pyramides de fruits, la vaisselle de Germain, et les plats de Saxe festonnés. Point de presse, point de coudoiement ; simplement, le ballet de la jeunesse dansé à huit devant un petit peuple d'amis qui se reconnaissent et se saluent d'un air de tête des quatre coins du salon. Point de tapage, dans ce bruit de la joie : le plaisir est en famille. il y a, d'un bout à l'autre de ces fêtes sereines, un bercement tranquille, une paix et une harmonie, l'harmonie même de ce monde gardant ses rangs, l'ordre heureux de cette société sans cohue, où chacun avait une place, et sa place.
Le rare talent pour peindre tant de choses! la fortune unique d'avoir fixé la physionomie de la France, en son plus joli moment, en cette minute dans l'éternité où nous avons été le peuple charmant! la fortune méritée de n'avoir laissé aux secs pinceaux de Lawrence que ces salons glacés et raides, aux formes droites, tout pleins de Necker, et l'oreille à l'avenir ; les salons de Louis XVI!
Il était heureux, Augustin. Cet homme de travail était un très joli garçon, une de ces aimables figures d'hommes auxquelles la poudre donnait alors je ne sais quoi de brillant, de piquant, de féminin, de mutin et de tendrement voluptueux ; si joli garçon que cela l'aida beaucoup à devenir le mari d'une très jolie femme (18).
Vieux, Augustin donna à son ami Renouard le dessin de sa coquette petite personne, fait en 1764. Mais, puisqu'il s'agit d'un peintre qui n'a pas de portrait gravé, ne faut-il point commencer par un portrait de lui, non de sa main, celui-ci, mais tracé en 1747 par son frère Gabriel ? Augustin de Saint-Aubin a onze ans ; il s'est endormi pendant que son frère le dessinait, de cet honnête sommeil d'enfant qui lui permet de dormir les jambes ballantes, sur un tabouret sans dossier, la tête plongée dans la poitrine, un bonnet de coton enfourché jusqu'aux oreilles et dressant en l'air sa mèche effarouchée : ecco il bambino. Ses petites mains, potelées, sortant des plis carrés d'un habit à la Chardin, se pelotonnent dans sa poitrine, et se croisent sous les brandebourgs. De sa culotte courte retombent deux petites jambes aux petits mollets ronds, qui s'écrasent aux tournants du tabouret aux pieds tors. Il dort ; mais le flot de ces cheveux frisés échappés du bonnet, la belle place de ces grands yeux fermés, ce bout de nez troussé, l'arc de cette bouche, et cet ovale délicatement plein disent l'avenir du minois, et promettent l'homme, un délicieux homme, un homme à croquer, comme disaient les femmes du temps. Et l'enfant est homme fait en 1764, précisément l'année de son mariage. Il a vingt-huit ans. Mais qui les lui donnerait ? Il a si jeune air sous cet accommodage du matin, sous sa perruque poudrée, aux cheveux retroussés comme un chignon de femme. Un peu de bistre, quelques coups de plume, et c'est lui, assis sur une chaise, les pieds sur un barreau, les genoux remontés, un carton sur les genoux, la main droite en l'air, armé du porte-crayon qui mesure, l'il devant lui et allant du porte-crayon au modèle. L'il, plein d'une flamme! et le gentil petit nez retroussé, et la petite bouche, et le rond petit menton d'enfant! Quelle amoureuse tête! avec laquelle tout s'harmonise, et la cravate négligée et roulée, et l'habit en désordre, et le fond d'où elle se détache : ce coin de mythologie friponne, cachée à demi sous un bout de toile, qui semble l'horizon des idées du peintre un peu libre du PREMIER OCCUPANT. Ce portrait (19) dit tout, et il dit encore pourquoi mademoiselle Louise-Nicole Godeau s'est mariée. C'eût été mauvais goût à la Providence d'empêcher ce mariage, le plus charmant des mariages de convenance : elle était belle comme il était beau, avec enjouement. Les peintres alors avaient une bonne habitude : c'était de peindre leur femme, quand elle n'était pas laide, sous le masque d'une allégorie ou d'un titre. A ce jeu, nous avons gagné le portrait de madame Greuze dans la «Philosophie endormie» de son mari. Elle aussi, madame de Saint-Aubin, nous la possédons sous un faux nom de baronne ou de marquise, nous la possédons dans toutes les compositions amoureuses, où elle sert de modèle à son mari amoureux. C'est Louise-Nicole qu'on retrouve dans l'estampe : AU MOINS SOYEZ DISCRET! qu'on retrouve dans l'HOMMAGE RÉCIPROQUE. Voici, dans cette planche, dans la planche gravée en couleur, son fin profil, son il noir, son sourcil noir, ses cils noirs, ses beaux cheveux blonds, à la fois frisottés, à la fois retombant sur son cou en grosses boucles, accommodées en flambeau d'amour. Et sous le fichu ruché, la gorge à ravir ; et quels bras et quelles mains! Une adorable créature qui montre l'idéal de la beauté au XVIIIe siècle, dans sa beauté à la fois tendre et piquante, dans son charme aimable et gai, dans cette chair blanchement rose que semble n'avoir jamais mordu le soleil de la campagne.
Le mariage ne ralentit pas la verve de Saint-Aubin. L'avenir de quatre enfants bientôt nés, mais qui ne devaient pas vivre, l'aiguillonna de plus belle au travail. Son éducation de graveur menée â bonne fin par les leçons de Cars, Augustin de Saint-Aubin, membre de l'Académie, promenait son burin de Boucher à Greuze, de Leprince à Restout, de Cochin à Moreau, et de Moreau à Fragonard, sans pour cela négliger la place, que lui avait fait obtenir l'abbé Barthélemy, de graveur à la Bibliothèque, suffisant à tout, et gravant antiquités sur antiquités et pierres gravées sur pierres gravées. il allait même jusqu'à la grande gravure, jusqu'à traduire la Léda de Paul Véronèse : et Diderot le félicitait de sa belle planche de la Vénus Anadyomène. Mais sa fortune, ce fut la gravure de toutes ces figures de morts et de vivants, d'Homère à M. Necker. Personnages de tous les temps et de tous les ordres, gens de l'Antiquité, de la Renaissance, du siècle de Louis XIV et de son siècle, rois, hommes de guerre, poètes, peintres, savants, maîtresses de rois, prédicateurs, sculpteurs, musiciens, toutes les renommées, toutes les têtes couronnées de gloire, tombent sous son burin que presse l'argent des éditeurs, et qui se joue du temps, de la besogne et de la hâte. M. de la Live, l'introducteur des ambassadeurs, et l'amateur des belles choses, eut l'idée de graver cinquante portraits des grandes figures du siècle de Louis XIV. Il voulait y joindre un texte qui aurait été comme une suite aux hommes illustres de Perrault. Mais le talent de M. de la Live était un talent d'amateur, partant n'accouchant guère seul. Il prit pour aide un mécanicien, très mauvais graveur, du nom de Charpentier. Ce Charpentier l'aida si mal que M. de la Live eut recours à Saint-Aubin, qui tout bonnement effaça presque toutes les têtes «et les refit dans le genre de l'auteur». Quand ce fut fait, M. de la Live ayant sans doute payé d'une façon digne de sa générosité et du talent de Saint-Aubin, Saint-Aubin voulut le remercier. Il grava à l'eau-forte madame de Létine, la belle-mère de la Live de Jully. C'est une merveille, ce portrait, cette bonne humeur de la vieillesse sous son bonnet à grandes dentelles, et ce chiffonnement des brides perdues dans la fourrure, et ce sourire des yeux qui parlent et de la bouche qui se tait : un bijou, où se marie la sûreté de touche d'un Mellan à la liberté d'un Fragonard, - bonne fortune admirable que Saint-Aubin rencontra presque une seconde fois dans le pendant du portrait de madame de Létine, le portrait de M. de Laborde. Inutile d'ajouter que le cadeau fut complet : les deux portraits furent signés la Live. Mais qui le crut (20) ?
Ce burin, cette pointe surtout de Saint-Aubin, émule de ses crayons, que n'ont-ils été voués exclusivement à la femme! Ce qu'ils auraient fait, ce qu'ils auraient sauvé, - voyez cette tête adorable que quelques-uns veulent être madame de Boufflers, voyez la petite eau-forte de la princesse de Montbarrey, le portrait de la baronne de Rebecque et de bien d'autres, de madame d'Etioles, de madame Heinecken, de madame Le Coulteux de Moley, la belle instigatrice du poème des Jardins de Delille dans sa maison de la Malmaison, - et vous le saurez. Ceux-ci, ces trois derniers, il vous faudra les découvrir dans cette iconographie de profil que Cochin tenta de son siècle. Ils sont là, perdus, enfouis au milieu de tous ces contemporains illustres, dont Saint-Aubin dessina quelques-uns, et dont il grava si grand nombre, égayant et variant de son mieux cette monotonie de la face profilée dont Carmontelle avec ses silhouettes intimes donna peut-être l'idée ; habile toujours, brillant, agréable, la taille spirituelle jusque dans la perruque des gens, un peu rapide, un peu lâché, un peu abusant de lui, mais toujours pardonné et sauvé par l'adresse, la légèreté, la lumière et l'éclair de la ressemblance. La tâche de Saint-Aubin dans cette uvre est énorme ; ce serait à croire qu'elle l'a accaparé, et qu'elle l'a occupé absolument. Mais non. Bien souvent, des importunités venaient le distraire sans profit. L'infatigable artiste ne savait point refuser. Pointe ou crayon, tantôt c'était un portrait de jolie femme, tantôt un portrait de puissant protecteur exécuté par-dessus le travail ordinaire de tous les jours. Ainsi, au bas d'un très vif et très adroit médaillon de M. de Saint-Florentin, Saint-Aubin a écrit au crayon dans l'exemplaire de son uvre : J'ai fait ce portrait pour l'abbé de Langeac, qui dans le temps me fit tout quitter pour le satisfaire en quatre jours. On pourrait croire qu'il a bien payé ce sacrifice, mais je n'ai jamais reçu un sou de l'abbé de Langeac, quoiqu'il ait souvent employé mes talents. Actuellement qu'il est riche, le chevalier devrait bien payer les dettes de l'abbé.
Et puis, la Révolution arriva, changeant tout, mais ne changeant rien davantage que le crayon et le burin de Saint-Aubin. Malheureux petits poètes surpris par l'orage! Parny se cache dans l'ombre d'un bureau ; et le chantre du CONCERT et du BAL PARÉ, le reconnaîtriez vous ? Cet autre suspect est tombé dans le gagne-pain. Les femmes à balance du tribunal de cassation, les feuilles de laurier des cartes du citoyen, les rayonnements fulgurants de la Loi, les déesses grecques des encouragements et des récompenses nationales, l'occupent aujourd'hui et le font vivre (21), petitement toutefois et ne le payant guère mieux de sa peine qu'il ne fut jadis payé du portrait de M. de Saint-Florentin. Il grave ce qu'on veut et des portraits encore, mais pour l'argent, à la hâte, sans souci de bien faire, ni de porter son nom descendu au commerce, ainsi que le prouve cette lettre adressée au graveur Tilliard :
Paris, ce 17 Juin 1790.C'est d'aujourd'hui, mon ami, que nous commençons ensemble pour une nombreuse suite de planches. Vous savez que nous sommes convenus que nous pourrions facilement, l'un portant l'autre, faire par jour une planche de quatre têtes, etc. ; mais il faut s'arranger à ne pas en rester là : il n'y a rien à ménager pour accélérer, surtout dans les premiers mois ; il faut si bien s'arranger, que nous puissions nous servir de tous les bras possibles sans nuire à l'exactitude de l'exécution et sans qu'ils se nuisent l'un à l'autre. Préparez-moi le plus de planches que vous pourrez, et envoyez-Ies moi à mesure ; de mon côté, j'espère que rien ne languira.
Pour ménager votre place chez vous, il me semble qu'il n'y auroit pas d'inconvénient à ce que les messieurs Varin fissent le fond à l'eau-forte chez eux ; il ne s'agit que de faire la navette pour qu'ils ne manquent jamais de planches : qu'en pensez-vous ? C'est lorsque les cuivres sont nuds qu'il faut les garder à vue. Tout le reste se fera chez vous ou chez moi.
D'icy au 30 du mois il faut que nous ayons commencé et fini au moins vingt-cinq planches de deux têtes ; vous voyez comme il faut marcher.
Adieu, je compte sur votre zèle, tant à cause des engagements que j'ai contractés, que parce que cet objet intéresse toute la nation.Je suis de tout mon cur votre très humble serviteur et ami.
DE SAINT-AUBIN.
Je vous envoye une planche dont les fonds sont achevés, sauf à les revoir après l'épreuve ; faites-y mettre la lettre le plus tôt possible (22).
Le temps se fait dur, le travail rare, le salaire mince. Renouard (23) lui vient comme une providence avec les portraits de ses réimpressions classiques. Comment vivre pourtant ? Tout à coup les prix de la vie ont sauté à l'absurde, et le gain ne suit guère la folie de la dépense :
Je vous remercie, citoyen, de votre attention ; mais je désirois avoir le plaisir de vous voir pour vous observer que nos anciens marchés ne pouvoient en aucune manière tenir pour les prix. Je viens de passer six semaines sur votre petit portrait, et ma cuisinière a dépensé plus de 600 livres par décade. Vous voyez que le prix que vous m'offrez ne peut convenir. Je ne vous ferai pas payez dix et douze fois et au taux où tout est monté, mais en conscience on peut bien porter cela à trois fois à peu près ; ainsi j'espère que quand vous me ferez le plaisir de venir me voir tout cela s'arrangera.
Je vous salue de tout mon cur,Votre concitoyen,
SAINT-AUBIN.
Maudit argent! il était rare alors ; manger c'était un point, mais se loger, mais trouver des écus pour le propriétaire! Augustin avait la promesse du ministre. Paré d'un logement aux galeries du Louvre ; mais le logement promis est déjà conquis par de plus ingambes qu'Augustin ; et tandis qu'il dormait sur la parole du ministre au fond de sa rue des Prouvaires, son atelier de la Bibliothèque ci-devant royale lui était retiré. Sous ce coup le vieillard plia, et une plainte triste de toutes les misères de la vieillesse s'échappa de sa main :
Citoyen ministre,En 1777, j'ai été nommé à la place de dessinateur et graveur de la Bibliothèque actuellement nationale. Cette place est purement honorifique, i1 n'y a jamais été attaché ni émolument, ni aucun avantage pécuniaire, si ce n'est un emplacement servant d'atelier, mais si malsain qu'on n'a pu le rendre habitable qu'à force de dépenses, et en effet cela m'a coûté beaucoup d'argent en différens tems, sans que la place m'ait jamais rapporté un écu. Aujourd'hui on me retire cet emplacement, dont on a besoin, dit on, pour les nouveaux arrangemens à faire pour le service de la Bibliothèque, et certes sur cela il n'y a aucune objection à faire, puisque le service public doit passer avant tout ; mais je me trouverois dans un embarras extrême s'il falloit rendre ce lieu sans en avoir un autre où je puisse déposer tout ce qui s'y est accumulé dans un aussi long espace de tems.
Depuis plus de dix ans il m'a été promis un logement aux galleries du Louvre ; j'ai sur cet objet plusieurs lettres d'expectative de différents ministres, et je vous prie de me permettre de vous les faire voir ; mais n'ayant jamais été averti à tems, ma mauvaise santé ne me permettant pas de faire les démarches convenables, il ne m'a été encore rien accordé ; tous mes cadets plus actifs et apparemment plus méritans que moi ont été pourvus honorablement.
Citoyen ministre, dans ce moment-cy une double raison me force à avoir recours à votre justice et à votre bonté : vous savez combien depuis six ans les artistes ont eu à souffrir, surtout ceux qui comme moi n'avoyent pas de fortune acquise : il leur a fallu faire les plus grands sacrifices pour pouvoir subvenir aux charges publiques et faire honneur à leurs affaires, aujourd'huy où le numéraire est plus rare que jamais par le fait, quoiqu'il ait l'air de reparoître ; les propriétaires exigent leurs loyers en écus, la loi même les y autorise, et certes rien n'est plus fâcheux pour les véritables artistes, qui n'ont profité en rien du mouvement du signe représentatif et des hasards de ce que l'on a si improprement appellé le Commerce. D'après cela, vous voyez combien il seroit urgent pour moi de pouvoir obtenir le plus promptement possible un logement qui m'affranchisse de la poursuite d'un propriétaire d'autant plus inexorable qu'il a lui-même longtemps à souffrir.
Permettez donc, citoyen ministre, que je vous prie instamment d'avoir égard à ma demande. Si quarante ans d'exercisse (sic) dans mon art, une conduite irréprochable, un dévouement sans bornes à la chose publique sont des titres pour mériter, je crois les avoir. Si vous l'ordonnez, je vous mettrai sous les yeux le détail des travaux que j'ai faits ou auxquels j'ai coopéré tant dans l'ancien que dans le nouveau régime ; je sais que depuis un tems surtout on attache peu d'importance à l'art de la gravure, cette sur cadette de la peinture, qui a souvent si bien servi son aînée ; on n'a rien fait pour elle, absolument rien, dans l'organisation de l'Institut national des sciences et des arts. Cet oubli humiliant provient des préventions et des idées fausses que l'on a d'un art vraiment original et utile, qui exige pour le bien professer les mêmes études que le peintre pour devenir habile homme, et auquel le gouvernement devroit s'intéresser, ne fusse que sous un point de vue politique et commercial. Je n'ai garde d'imputer cet oubli à un ministre sage et instruit que la voix publique désigne comme l'ami des arts et des artistes, et qui désire les encourager par tous les moyens en son pouvoir. Malgré le besoin pressant que j'aurois d'être promptement soulagé et dispensé de payer un loyer en écus, je me borne cependant, citoyen ministre, à vous demander seulement une lettre d'expectative pour le premier logement qui viendra à vacquer aux galleries du Louvre ; je n'ai tant travaillé toute ma vie que dans l'espoir d'obtenir un jour cette récompense qui m'est promise depuis si longtems, que je regarde comme la plus flatteuse qu'un artiste puisse recevoir, et qui, dans les circonstances actuelles, me seroit infiniment, je pourrois dire absolument, nécessaire.
A l'instant où j'achève d'écrire ce mémoire, je reçois un ordre du Conservatoire de la Bibliothèque nationale, qui m'enjoint de rendre de suite l'emplacement que j'occupe depuis quarante ans et que l'habitude me fait ne quitter qu'avec une peine infinie, quoiqu'il ne m'ait été d'aucun avantage. Mais ce qui me met vraiment au désespoir, c'est que d'une part je n'ai point de lieu où je puisse déposer tout ce que contient celui-cy et que de l'autre ma mauvaise santé ne me permet pas d'être exposé à l'air dans cette saison-cy, qui m'est extrêmement contraire et j'y cours peut-être le risque de la vie. Venez à mon secours, citoyen ministre ; vous voyez ma détresse, faites-moi donner un emplacement provisoire tel qu'il soit pour y mettre mes effets, et je m'engage de le rendre à l'instant où vous m'accorderez le logement objet du présent mémoire.SAINT-AUBINSa demande ne fut pas accueillie, et il la renouvela sans plus de succès d'année en année (24).
Triste fin! point de repos, point de retraite pour le pauvre travailleur, qui doit mourir burin en main, et toujours aller. Il est malade, il est infirme ; au premier froid, l'hiver le confine dans sa chambre et le cloue au logis. il ne peut se traîner chez Renouard, même pour toucher son argent. Il se hâte pourtant et s'use, suant le jour et la nuit, forçant et tuant ce talent qui s'en va et s'éteint comme son maître. De profils en profils, sa main court indifférente de Diderot à Jules César, de Cicéron à Pierre-le-Grand et de Pierre-le-Grand à Hamilton. La misère taille et rogne dans le petit musée de l'artiste ; et ses beaux livres, ses exemplaires uniques, passent à d'autres. Les jours succèdent aux jours, apportant la mort peu à peu au vieillard, qui s'acharne à vivre et se cramponne au travail. Il presse les commandes de la belle saison pour avoir le loisir d'être malade l'hiver. Il tousse des semaines entières et ne lâche pas son burin. Il prend et reprend un portrait de Racine, qu'à peine il finira. Le 2 mars 1806, il écrit à Renouard :
Quant à moi j'ai été si grièvement malade que je n'ai pas donné un coup de burin de tout le mois dernier ; je ne travaille pas encore : il y a deux jours, j'ai voulu dessiner une petite médaille d'une heure d'ouvrage, c'est tout ce que j'ai pu faire, mais non sans peine. Je me suis trouvé heureux dans mon malheur de n'avoir pas eu dans les mains quelque planche après quoi vous auriez attendu, puisque je n'aurois pas pu vous satisfaire.
Il me tarde de voir revenir mes forces et le beau temps pour terminer votre Racine que je comptois bien devoir l'être dans le courant de février, et m'occuper un peu de celui de ces messieurs. Pendant tout ce temps je n'ai pas gagné un écu, mais, en revanche j'en ai bien dépensé
Et savez-vous à quelle peine mourra ce talent ? sur quoi viendra expirer la dernière caresse du burin d'Augustin de Saint-Aubin ? L'agonisant fera son dernier effort sur cette grande planche ; une imagerie d'EpinaI, un tableau des rois de France, de Pharamond à Napoléon. Il ne sait même si on ne le forcera pas d'écrire sous chaque portrait le nom de baptême de l'histoire : le Bon, le Fainéant, le Dévot, et il supplie qu'on écarte de lui ce calice :
Malgré mon étouffement continuel, malgré la chaleur excessive, enfin malgré tout, il faut pourtant travailler, et c'est ce que je fais le plus que je peux. Je vais bientôt faire mordre notre troisième race, à l'exception des trois derniers de la bande qu'il faudra faire après coup, le verny étant gâté en cet endroit ; je voudrois savoir si vous tenez beaucoup à ce qu'on mette tous les surnoms de ces rois : le Bon, le Dévot, le Bien-aimé, le Courtois, etc. ; dans la suite que vous m'avez envoyée d'après Cochin on en a supprimé beaucoup, je voudrois bien en faire autant. C'est moins pour abréger le temps que pour diminuer l'ennui que j'éprouve en traçant ces légendes. Si vous avez un instant à me donner, je serai bien aise de vous parler sur cela. Je souhaite que vos enfants aient retrouvé tous leur santé.
J'ai l'honneur de vous saluer,SAINT-AUBIN.
J'enverrai le 30 chez vous toucher 2 ou 300 francs, si cela ne vous contrarie pas.
De cette lettre à la mort de Saint-Aubin, il y a trois mois. Il mourut le 9 novembre 1808 (25).
VI Faut-il abandonner les Saint-Aubin (26), sans parler de leur aîné, Charles Germain ? Non, et laissons-Ie se raconter lui-même, et tout entier, dans cette petite autobiographie de trois pages, dans ce bref et curieux narré de l'existence d'un homme d'art du temps.
HISTOIRE DE CHARLES-GERMAIN DE St-AUBIN DESSINATEUR DU ROI, AUTEUR DE CE LIVRE
Je, Charles-Germain de Saint-Aubin, suis né à Paris, le 17 janvier 1721. Nourri à Gonesse par une grosse nourrice sans soucis. Mon père, brodeur, eut assez de peine à élever quinze enfans dont je suis l'aîné. Il me fit apprendre à dessiner l'ornement chez Dutrou, assez bon maître. Mes succès dans ce genre d'étude et quelques dispositions naturelles déterminèrent mon père à m'en faire un état. Cependant il refusa plusieurs occasions de me laisser aller me perfectionner dans les fabriques de Lyon. Je restai à l'aider dans son commerce jusqu'en 1745, que je fus loger dans un petit appartement de quarante écus, rue de la Verrerie, avec la crainte de ne pas faire de quoi payer mon terme. La première année, je gagnai mille écus. Mon extrême assiduité à inventer sans cesse de nouveaux dessins de broderie, un goût décidé pour le travail, l'envie de paroître, jointe à une santé délicate, fut cause que je m'excédai. L'amour et ses tracasseries vint m'achever. On parla mariage. J'éloignai tant que je pus ce lien, mais je m'enchaînai de plus en plus. Ma maîtresse fut en Lorraine ; travaux, soins, inquiétudes. Mes sourcils ainsi que mes cheveux blanchirent sans maladie, mes dents tombèrent. Le nombre de mes amis bruyans et jouissans ne firent qu'une légère distraction à ma passion. Enfin, pressé par mon attachement et par ma conscience, je me mariai le 26 Janvier 1751 à Françoise Trouvé, qui n'apporta en dot qu'une aimable figure, une jolie voix, l'usage et le goût des plaisirs de la société. Je pris alors le titre de Dessinateur du Roi, que personne ne me contesta.
Il fallut des bijoux, il fallut installer, monter une maison. Ainsi augmentation de travail et de dépense. Mon goût sédentaire, des passions modérées ne m'ont encore fait éprouver qu'une situation douce, point de grandes affaires, point de grandes peines, une vie égale et bornée, une légère connoissance des arts et de la nature suffit pour m'intéresser à leurs productions. Les concerts, les cabinets de tableaux où d'histoire naturelle, la gravure et surtout la lecture, sont les objets de mon délassement. L'économie et mes travaux me font éviter de fréquenter les parties de plaisir. J'ai trois enfans que j'aime et qui vont devenir l'objet de toutes mes réflexions.
Le 11 septembre 1759, après treize jours d'une très malheureuse couche, je perds ma femme suffoquée par un dépôt. Elle est morte sans s'en apercevoir, malgré les soins et les secours de la plus tendre affection. Mes effets en me mariant se montoient à huit mille livres, par mon inventaire ils montent à soixante-dix mille. Je reste un an à consulter sur le parti que je veux prendre. Je mets mon fils en pension, la petite Rose chez sa bonne maman, et ma fille aînée reste avec moi.
Fin 1760, ma sur vient demeurer avec moi ; elle conduit ma maison. Je continue mon dessin. On me nomme le premier de mon état. Une maison de commerce (M. Dufourny, marchand de dentelles de la Reine, rue du Roule) me donne 1 200 livres pour m'empêcher de travailler pour ses confrères. Ce que je fais pour elle est payé à part. Il faut un objet à mon âme, je me livre pendant dix ans à une amitié douce, tendre et presque exclusive, mais rien n'est stable.
En 1769, un édit du roi réduit à moitié soixante mille livres de papiers royaux amassés sou à sou pour mes enfants. Ce sont eux qui perdent à cela. La goutte commence à me tourmenter. En 1770, je vais en Flandre faire une promenade, voir des tableaux et des manufactures de dentelles ; mon crayon paye mon voyage. La même année, je donne à l'Académie des sciences un mémoire avec figures sur la broderie, qu'elle veut bien adopter et qu'elle fait imprimer. Je fais graver douze grands chiffres en fleurs, cette bagatelle durera plus que moi.
En 1773, 19 février, je marie ma fille aînée (objet de tous mes soins, charmant caractère) à Jacques-Roch Dounebecq, plumassier du roi Il doit son établissement, j'aide à le payer. C'est un bon garçon qui a plus de conduite que d'esprit. Je compte avoir fait une bonne affaire. Le 21 novembre 1775, je perds mon oncle, parent unique. Ma sur aura le peu qu'il laisse. En 1777, je perds ma pension de 1 200 livres. La mode de la broderie et de mon petit talent se ralentit. Il faut songer à la réforme et à la retraite. Je m'y suis préparé de loin. Cela ne me coûtera rien. Mes amis décampent pour l'autre monde ; ils m'appellent. Une confession bien sincère feroit ici le tableau du peu que je vaux.
En janvier 1780, je marie ma fille Rose à Pierre-Adrien Parisy, notaire à Fontainebleau. Il paroit doux, intelligent. Me voilà presque indépendant, aurai-je quelques instants à vivre pour moi ? Le 15 juillet ma sur va demeurer chez Dounebecq.
Les engagemens, la maladie et les revers de Parisy me désolent. Il meurt insolvable le 15 novembre 1781. Ma fille revient chez moi. Elle se remarie le 7 février 1786, à Me René de Bonnaire, greffier au Châtelet (27).
Et donc, Charles-Germain de Saint-Aubin n'était qu'un modeste dessinateur de fleurs et d'ornements, satisfait de dédier à madame de Chevreuse «MES PETITS BOUQUETS», où il ose nouer gracieusement le chou de Suède et le champignon d'Angleterre, et s'amusant à ces «FLEURETTES», c'est le titre d'un autre de ses cahiers ; - celui de tous les frères qui s'envola le moins loin du métier paternel, peintre de broderies, traçant à l'or et à la soie leur chemin sur le brocart, rival du fameux Bro en ces inventions chargées et magnifiques, galonneur des habits de noces des Dauphins de France, le créateur de l'habit que portait Louis XVI le jour de son mariage ; effaçant par le luxe des branchages courants et des entrelacements rubanés la richesse des habits à brevet uniforme établis par Louis XVI, et jusqu'aux parements de l'habit fameux où nageait l'orgueil de Villeroy, lors de sa visite avec le Roi au czar, à l'hôtel de Lesdiguières, en 1717. Peu de chose, après tout, que des broderies pour l'immortalité : déjeuners de soleil!
Mais ce Charles-Germain a eu, lui aussi, son jour d'inspiration et son heure de génie, comme pour être digne de ses frères. Le dessinateur technique de l'Art du Brodeur a fait son ESSAY DE PAPILLONNERIES HUMAINES ; et c'est par là qu'il mérite de rester. lmaginez une pyramide moussue et ruinée ; dans une niche, au milieu, un rat laissant pendre sa queue joue avec une noix ; en haut un rat est perché. Au bas deux grands diables de papillons, aux grandes ailes déchiquetées comme des feuilles étranges, chamarrés de taches et de maculatures, soutiennent, en se balançant, Atlas baigné d'azur, un escalier de nuages d'où jaillit l'aiguille de pierre. Sur les marches roulantes, la Folie envolée a laissé tomber sa marotte, son masque et son tambour, et un collier de grelots sonne au cou d'une nuée. Des rats encore çà et là, qui courent sur le dos de cette apothéose ; jusqu'à des rats qui peignent au bout d'un nuage! Au pied de la pyramide, c'est un trophée en éventail de tous les joujoux de l'homme et de l'enfant : petits moulins, petits drapeaux, tous les moulins à vent de l'ambition humaine! La pyramide monte ; et dans le ciel, c'est une pluie de feu de fleurs, un sillon de plantes filantes, des paraboles d'étoiles à mille feuilles, des fusées et des gerbes d'une végétation chimérique, une Flore de caprice et de rêve zigzaguant et pétaradant, - une folie, un tonnerre, un délire, à croire que ce sont toutes les «Fleurs idéales» de Jean Pillement, arrosées de poudre, qui sautent! Cependant des papillons tournent autour de la pyramide, comme pour l'enchaîner, une guirlande de roses qui ne finit pas et qu'ils emportent au ciel sur leur épaule : lien de fleurs, chaîne immortelle de la terre au ciel, et de l'homme à Dieu, qui peut-être est l'Espérance. -Tournez la page : deux papillons, deux beaux fils, les antennes en colère, croisent le fer. Leurs témoins causent, perchés sur une échelle d'arabesques ; et pardessus un paravent, la papillonne pour laquelle on a dégaîné regarde pour savoir le papillon qui lui restera. Ite, comdia est, la Papillonnerie de Germain de Saint-Aubin est finie ; mais c'en est assez pour montrer le songeur et le poète ironique qu'il y avait en cet homme, riant de l'homme avec le Papillon et le Rat, ces deux images de notre rien : l'Illusion et la Mort! Et quoi de plus ? Lui-même, ce père et parrain de Grandville, n'a-t-il pas, moquant la gloire humaine, signé, au frontispice de ses PAPILLONNERIES, son nom dans une toile d'araignée (28) ?
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