La familiarité des monstres
Allant d'un Rouleau peint des esprits des vieux objets, anonyme, de l'époque de Muromachi (1392-1573), à une bande-annonce d'un film inspiré par les yôkaï; passant du papier enroulé sur lequel on dessine, aux images animées, en couleurs violentes mais harmonieuses, on avance des temps anciens vers l'époque contemporaine sans changer véritablement d'atmosphère, celle d'une inquiétante étrangeté - unheimlich disait Freud. Ce qui devrait faire peur fait rire, mais pas toujours, ce qui est effrayant dans la vie réelle, ainsi les cauchemars, est plus effrayant encore d'être fixé en formes visibles, on s'attarde sur les insanités au lieu de les escamoter.Les yôkaï sont partout dans la vie japonaise. Ce nom, pour nous exotique, vient d'un mot chinois, yaoguai, où yao renvoie à la notion d'esprit maléfique, et guai à celle de bizarre. Yôkaï désigne des êtres surnaturels mêlés à la vie quotidienne, compagnons familiers, tantôt hostiles, tantôt rigolards. On les rapprochera de nos dragons, hippogriffes et autres chimères, ou des fantaisies de dessinateurs tels Tony Johannot, Gustave Doré ou encore Grandville. Les règnes de l'humain et de l'animal, de l'humain et du végétal, du vivant et de l'inerte cessent d'être séparés, des ajouts incongrus rendent les corps surprenants : le kappa, un esprit qui habite les rivières (le yôkaï préféré des Japonais, créé durant l'époque Edo qui s'étend de 1603 à 1868) ne pourrait vivre sans avoir le dessus de la tête empli d'eau et porte une carapace de tortue sur le dos; le rokuro-kubi, avec son cou ou son phallus plus qu'allongé, est parfaitement lubrique; le tanuki (une sorte de chien proche du renard), aux testicules si énormes qu'il peut s'en servir comme d'un parapluie, incarne la caricature du rêve tout masculin, tourné en dérision, d'une supra-puissance virile. La sexualité est, en effet, très souvent présente, nul ne s'en étonnera, déclinée souvent sur un mode burlesque. On n'en finirait pas de citer tous les yokaï ou assimilés : les fantômes, les vampires, les démons, les spectres.
Edmond et Jules de Goncourt furent attirés très tôt par les productions japonaises, qu'elles fussent objets de décoration intérieure : «C'était une fort belle japonaiserie» : c'est dans En 18.. (chapitre VIII) qui parut en 1851; recueil de dessins, immortalisés dans Manette Salomon; estampes collectionnées surtout par Edmond, conseillé par Hayashi. Le goût d'Edmond, que l'on peut mieux caractériser que celui de Jules, mort trop tôt, est issu d'une sensibilité exacerbée, recherchant le contact des matières, qu'elles fussent grès ou tissu, et la perception des couleurs. Tant séduit par le Japon, Edmond, qu'il abandonna sans état d'âme son premier amour pour les étoffes «de couleurs joliment passées et de nuances adorablement fausses» (E. de Goncourt, La Guimard, chapitre XXVII) du dix-huitième siècle français pour celles, parfois hurlantes, de certaines productions japonaises. Edmond de Goncourt, dans La Maison d'un artiste (1881), qui est à la fois livre et chose, une maison-livre qui donne le reflet exact de la maison-maison, a décrit avec une poésie fille d'une minutie quasi obsessionnelle les objets d'art japonais dont il s'était entouré dans sa maison d'Auteuil. Hors Japon, quand les deux frères, au début de leur carrière littéraire, écrivirent la fantaisie de Venise la nuit, ils eurent l'inconscience de la proposer à L'Artiste et la virent en effet publiée les 3 et 10 mai 1857, mais les réactions de leur entourage (Théophile Gautier mis à part) les obligèrent à renoncer à récrire les notes de leur voyage d'Italie (1855-1856) sur ce mode et dans ce genre : «Dans mes oreilles tintaient le craquement sourd et profond des échines de chevreaux sous les griffes des tigres, et le battement d'oiseaux noirs, errant dans le néant avec des ailes de pierre» («Venise la nuit», récrit par Edmond pour E. et J. de Goncourt, Pages retrouvées, Charpentier 1886, p. 14). Les Goncourt n'avaient pas été loin du délire qui abolit toute notion commune d'identité, d'espace et de temps, un délire cultivé avec soin et avec un sourire en coin par les Japonais amateurs de yôkaï, assumé par un Edmond devenu, en 1886, célèbre, et nourri davantage encore de culture japonaise.
On ne peut pas ne pas penser, au cours de l'exposition, à Hoffmann. Les Goncourt aimaient Ernst-Theodor-Amadeus Hoffmann; on se plaît à croire qu'ils devaient en lire les contes dans l'édition illustrée (à vrai dire fort sagement) par Gavarni (Contes fantastiques de Hoffmann, traduction nouvelle, précédés de souvenirs intimes sur la vie de l'auteur, par P. Christian, Paris, Lavigne, 1843). L'Homme au sable apparaît dans En 18..; les images du monde fantastique créé par les mots d'Hoffmann signifiaient, pourEdmond et Jules de Goncourt,, le raffinement d'une décomposition que loin de mépriser ils appréciaient, en artistes : «À quelle merveilleuse corruption du bon sens on est arrivé depuis l'homme sauvage - à Hoffmann!» (Journal des Goncourt, 28 août 1855). Une «corruption» qu'il faut entendre au sens où Jean-Jacques Rousseau (qui n'était pourtant pas le maître à penser des Goncourt!) avait écrit dans le Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité que «l'homme qui médite est un animal dépravé».
Le dernier livre publié par Edmond de Goncourt, l'année de sa mort, en 1896, fut consacré à Hokusai : Hokousaï. L'Art japonais du XVIIIe siècle. En 1891, il avait écrit Outamaro, le peintre des maisons vertes. Hokusai a, de nos jours et depuis longtemps, le même genre de notoriété que, chez nous Van Gogh : admiré par tous. On ne faillira pas à la tradition, s'attardant sur les uvres ici présentées. Superbes, cela va de soi, telles ces cinq estampes polychromes, ou nishiki-e, les seules connues (circa 1830), qui auraient dû être cent puisqu'elles illustraient Les Cent Récits, que Goncourt nomme Les Cent Contes, «une série d'estampes fantômatiques, d'un caractère terrifique tout à fait extraordinaire et dont il n'a paru que cinq planches, peut-être à cause de l'effroi qu'elles causaient» (E. de Goncourt, Hokousaï, chapitre XXXV). On ne mentionnant que pour mémoire les petits albums illustrés en noir et blanc par Hokusai, qui restent pour nous parfaitement hermétiques. Ici ou là, une image nous attire, mais sans texte (et pour cause!), comment saisir un sens quelconque ? Ah! ces barbares d'Occidentaux
Plus érotique, plus élégant peut-être que Hokusai, voici Utamaro.
On rencontre souvent, dans le Journal des Goncourt, des narrations de rêves. Les Goncourt ne sont pas, certes, les seuls écrivains à noter cauchemars ou rêves érotiques; mais cette attention à un monde différent de celui que nous donne une perception ordinaire et rationnelle les rapprochait des Japonais pour qui le monde surnaturel n'est pas transcendant, mais imbriqué, au contraire, dans le monde que l'on appelle, faute de mieux, ordinaire - un monde soumis à un certain ordre. De ce monde ordinaire, on sort grâce (grâce ? euh ) aux cauchemars, aux substances hallucinogènes, à l'imagination, aux superstitions léguées par nos prédécesseurs. Puis l'art intervient, et reprend à son compte ce que la plupart des hommes ont éprouvé ou vu sans pouvoir, souvent, en garder des traces qu'ils puissent montrer. Un nouveau monde s'ouvre, valant par lui-même, sorte de catharsis de la terreur, où parfois le comique et parfois la simple beauté de l'horreur désamorce la panique et les excès. Par le miracle de l'art, des sensations fortes que l'on avait pu désirer pour elles-mêmes se sont transformées en exorcismes.
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